Honneur à Jean-François Aubert

Publié le 24 Mai 2007

Je le dis depuis plusieurs mois dans ce blog (cf 29 avril, 22 mars, 22 février, 29 janvier) et au Conseil général (mai 2005, décembre 2005), il y a des valeurs communes entre la gauche et la droite : ce sont les valeurs culturelles et "nationales", celles qui définissent ce que sont pour nous l'ouverture à l'autre et aux autres. C'est là que se situe la frontière entre la droite dure et l'humanisme, entre nationalisme et esprit libéral, entre Sarkozy et Bayrou, entre Perrinjaquet-Bauer-Baudoin-Hainard-Legrix et tutti quanti et Aubert.

Honneur à Jean-François Aubert, le seul politicien de droite pour qui, une fois dans ma vie, j'ai voté, lors d'une élection au Conseil des Etats où il était opposé à un obscur nationaliste ! Dans l'interview du Temps parue aujourd'hui et que je reproduis, il met en avant la droitisation du parti libéral qui est en train, sous nos yeux impuissants, de perdre son âme, phagocytée par l'UDC. Nul doute que les libéraux tendance Perrinjaquet-Bauer le prendront pour un homme qui a viré à gauche. Heureusement que 21 de leurs délégués cantonaux ont résisté lors de leur dernier congrès neuchâtelois, battus par 27 autres aveugles.





Jean-François Aubert: «Les libéraux neuchâtelois se sont renfermés»


Déçu par la droitisation de son parti et le rapprochement avec l'UDC, l'ancien constitutionnaliste et parlementaire fédéral Jean-François Aubert a démissionné sur la pointe des pieds.
Entretien.

Pierre-Emmanuel Buss
Jeudi 24 mai 2007


       
   
A 76 ans, Jean-François Aubert n'a rien perdu de sa vivacité d'esprit. Il scrute et questionne son interlocuteur avec la même assurance distraite qu'il affichait lorsqu'il donnait ses cours de droit constitutionnel à l'Université de Neuchâtel. Désormais retraité, l'ancien conseiller national (1971-1979) et conseiller aux Etats (1979-1987) a également pris du recul avec le monde politique. Après «trois ou quatre déceptions», il a quitté le Parti libéral en novembre 2005. A l'époque, personne ou presque ne l'a su. «J'en ai parlé avec ma femme, mes enfants et quelques proches, confie-t-il en bourrant sa pipe. Je ne voulais pas que cela fasse de bruit.»

Son fils Pierre, président du Tribunal de district de Neuchâtel et membre du parlement du chef-lieu, l'a imité un an plus tard. Ces démissions, qui s'ajoutent à d'autres, ne sont pas anodines. Elles illustrent le malaise de l'aile humaniste du Parti libéral face au rapprochement esquissé avec l'UDC.

Jean-François Aubert ne se reconnaît pas dans cette nouvelle orientation. Dans sa lettre de démission, l'auteur du Traité de droit constitutionnel suisse fustige l'approbation «d'une ligne populiste» diamétralement opposée à la tradition libérale. Il conclut: «Je constate que nos chemins se sont séparés. Je rejoins donc les rangs, d'ailleurs majoritaires, des citoyens neuchâtelois qui n'ont pas d'affiliation partisane.» Entretien.

Le Temps: Quel événement a motivé votre démission il y a dix-huit mois ?

Jean-François Aubert: La présidence du parti venait de lancer le slogan «A droite toute». Cela fleurait un peu le nationalisme. Là-dessus est venue se greffer l'élection partielle au Conseil des Etats de l'automne 2005. Le Parti libéral a proposé Philippe Bauer parce que ce dernier disposait du soutien de l'UDC. Pour moi, c'était tout à fait inacceptable. Il n'y a pas à demander l'agrément d'un autre parti, de surcroît populiste, pour présenter un candidat. Ce n'est pas digne du Parti libéral que je connaissais.

- L'arrivée de l'UDC sur la scène cantonale, en 2001, a complètement changé les rapports de force...

- Oui, c'est évident. Je peux en parler d'expérience. Entre 1996 et 1999, j'étais expert au sein de la commission parlementaire qui a rédigé la nouvelle constitution. Elle comprenait quatre ou cinq libéraux. Ils ont voté plusieurs dispositions empreintes d'ouverture. La plus célèbre reste l'octroi du droit de vote aux étrangers au niveau cantonal. Le discours s'est raidi avec l'arrivée de l'UDC. Le Parti libéral a pris un virage à droite, pensant ne pas être débordé. Il a perdu ses valeurs d'ouverture pour se concentrer sur l'économie, et la fiscalité en particulier. Il va plus loin aujourd'hui en rejetant l'éligibilité des étrangers sur le plan communal aussi bien que cantonal (ndlr: les deux objets seront soumis au peuple le 17 juin). On peut se demander jusqu'où ils iront.

- Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

- Je la regrette, bien sûr. Cela marque la fin d'une époque. En 1979, sur les douze sièges les plus convoités du canton (cinq au Conseil d'Etat, cinq au Conseil national et deux au Conseil des Etats), nous en occupions cinq. Le parti disposait d'une aile droite incarnée par François Jeanneret, d'un centre représenté par Jean Cavadini, et d'une aile plus à gauche avec des gens de ma sensibilité. Cette dernière tendance représentait alors un quart, voire un tiers, de l'électorat du parti. Avec la droitisation de ces dernières années, une bonne partie est allée voir ailleurs. Cela explique les défaites subies lors des dernières élections. Si le Parti libéral était resté plus centriste, il n'aurait pas subi une telle érosion. Le plus grave est qu'il s'accroche à l'UDC sans voir que c'est un parti nationaliste avec tout ce que cela représente. Si on exclut les fléaux naturels, c'est le nationalisme qui a causé le plus de morts violentes ces trois derniers siècles. Le sous-produit du nationalisme, c'est le contentement de soi, c'est le repli, c'est la xénophobie. Avec son expression propagandiste et simplificatrice, le conseiller national Ulrich Schlüer incarne cette tendance jusqu'à la caricature.

- Votre fils Pierre considère qu'il est resté libéral et que c'est le parti qui ne l'est plus, ou moins. Partagez-vous ce sentiment ?

- Il a parfaitement raison. Un nationaliste ne peut pas être libéral. Ce n'est pas compatible. Cela dit, nous ne sommes pas partis en claquant la porte. Cela s'est passé de manière très courtoise. Je garde d'ailleurs un sentiment de reconnaissance à l'égard d'un parti qui, jadis, m'a si généreusement soutenu.


Rédigé par Daniel Musy

Publié dans #Réflexions générales

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